A partir du détournement de gasoil en Libye, des ONG montrent le lien entre des sociétés de négoce et des réseaux de contrebande




Dans une enquête publiée en mars, Public Eye et Trial International se sont particulièrement intéressées au relations du négociant suisse Kolmar Group avec un réseau démantelé par la police financière sicilienne

 

Les ONG Public Eye et Trial International ont présenté, ce mois de mars, une enquête menée entre la Suisse, Malte et la Sicile sur les liens entre les réseaux de contrebande de gasoil libyen et Kolmar Group AG, une société de négoce de combustibles et de biocarburants suisse, basée dans le canton de Zoug. 

L’enquête revient sur la piste de navires provenant de Libye, ayant déchargé des cargaisons de gasoil entre le 27 mai 2014 et le 18 juillet 2015, dans des entrepôts de stockage à Malte, qui étaient loués par Kolmar. Entre le 18 juin et le 22 juillet 2015, sur une période de moins de deux mois seulement, Public Eye et Trial international démontrent que Kolmar a transféré plus de 11 millions de dollars vers la société Oceano Blu Trading Ltd, de l’homme d’affaires maltais Darren Debono actuellement poursuivi par la justice italienne.

Les auteurs de l’enquête estiment que Kolmar a reçu plus de 50 000 tonnes de gasoil libyen entre le printemps 2014 et l’été 2015. Ce gasoil 0,1%, acheté à la moitié de sa valeur réelle – 28 centimes d’euro le litre, au lieu de 53 centimes sur le marché officiel – a fini par être écoulé à la pompe dans des stations-service en Italie, en France et en Espagne, selon l’enquête citant des enquêteurs italiens.

En 2016, Kolmar a quitté l’île, les douanes maltaises ont décidé la même année d’interdire l’importation de gasoil libyen à Malte. Darren Debono a transféré ses activités en Sicile, où il a fini par se faire attraper par les autorités italiennes.

“Le cas Kolmar illustre ainsi les deals qui peuvent se conclure entre des sociétés de négoce qui ont pignon sur rue et des réseaux de contrebande”, soulignent les deux ONG.

Aux sources de l’enquête

Public Eye et Trial International ont mené leur enquête en s’inspirant des données de l’opération “Dirty Oil”, qui a permis, en 2017, à la police financière sicilienne de démanteler le réseau de l’homme d’affaires maltais Darren Debono, du Libyen Fahmi Ben Khalifa – alias « Fahmi Slim » -, du Maltais Gordon Debono et sept autres individus. Ces derniers sont poursuivis pour « conspiration transnationale en vue de blanchir du gasoil d’origine illicite et fraude ». Leur procès, ouvert à l’automne 2018, est en cours à Syracuse, en Sicile. Le verdict est attendu en 2020. La société Kolmar n’a pas été citée dans l’acte d’accusation, malgré les relations établies, les policiens siciliens n’ayant pas trouvé d’élements sur l’écoulement du gasoil du négociant en Italie.

Dans le modus operandi, le réseau prenait sa source à la raffinerie de Zaouïa, à 45 km à l’ouest de Tripoli. 

Fahmi Ben Khalifa travaillait de concert avec la brigade Shuhada al Nasr, censée protéger la raffinerie de Zaouïa. Le carburant était siphonné dans les cuves de la raffinerie, puis acheminé par camions jusqu’aux ports de Zouara et d’Abu Kammash, stocké dans un dépôt de fortune et transporté par des embarcations de pêcheurs dans les tankers de Darren et Gordon Debono, qui attendaient le long des côtes libyennes. Ces navires voguaient ensuite au large de Malte ou en Sicile, certains déversant à leur tour leur cargaison dans des tankers pétroliers plus importants.

Les carburants sont généralement importés d’Europe et écoulés sur le marché national libyen en étant subventionnés pour faciliter leur accès aux populations. En détournant ces produits pour les revendre à l’extérieur, les contrebandiers s’assurent ainsi des marges confortables.

Selon Mustafa Sanalla, président de la compagnie nationale libyenne de pétrole (NOC) basée à Tripoli, entre 30 et 40% des carburants produits sur place ou importés chaque année en Libye sont soit volés, soit revendus en contrebande dans les pays frontaliers ainsi qu’en Europe. Cité dans l’enquête, ce dernier estime que ces contrebandes représentent un manque à gagner annuel de 750 millions de dollars dans les caisses de l’État.

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